Les secrets bien gardés de la culture mondiale du soja

La secret story du soja

Tout d’abord, merci à Bookin pour cette vidéo inspirante « Le Raptor et l’Amazonie (ma réponse) »[1] qui nous a motivées à fouiner dans les méandres du soja.

Pour aborder ce sujet complexe, nous avons utilisé diverses sources. Les chiffres peuvent varier en fonction de leur datation ou de leurs auteurs.

SOMMAIRE

Qui achète le soja d’Amérique et ses coproduits ?
Vers une indépendance française ?
L’Amazonie
À qui profite le crime ?
Où se niche le soja des végéta*iens dans l’hyper production mondiale ?
Que prévoit la France ?

Pour évaluer le boom du soja, il faut savoir qu’au niveau mondial la production de soja a plus que doublé dans le monde en vingt ans, passant de 144 Mt (millions de tonnes) en 1997 à 352 Mt en 2017[2]. Or, seulement 6 % de la production de soja sert à l’alimentation humaine, surtout des Asiatiques, entre 70 et 75 % nourrissent les animaux d’élevage et le reste, soit environ 20 %, sert à la production d’huile de soja[3] dont une partie croissante entre dans la production d’agrocarburants. Ainsi, plus du quart du biodiesel consommé aux États-Unis en 2016 a été produit à partir d’huile de soja[4]. Quasiment cultivé pour le nourrissage du bétail, le soja est majoritairement issu de plantes génétiquement modifiées[5,6].

LA MAISON DES SECRETS

Qui achète le soja d’Amérique et ses coproduits ?

L’Asie importe de l’huile[7] et des fèves entières[8], l’Europe surtout des tourteaux[9,10].

L’Union européenne est dépendante de pays tiers et principalement du continent américain. En effet, 72 % de ses importations de soja (contre 36 % auparavant) proviennent des USA depuis la  déclaration commune signée par le président Trump et le président de la Commission européenne Juncker le 25 juillet 2018. L’UE a depuis lors réduit ses importations d’origine brésilienne à 21 %[11].

Notons que 87 % des 33 Mt de soja importé par l’UE servent à nourrir les animaux d’élevage ! Les derniers chiffres connus (2017-2018) indiquent que le soja est destiné à la volaille (49 %), aux porcs (24 %), aux vaches laitières (16 %), aux vaches à viande allaitantes (7 %) et aux poissons (4 %)[12]. L’essentiel de ce soja est génétiquement modifié.

La France importe 3,5 Mt de soja[13] majoritairement OGM. Il provient essentiellement du continent américain (USA, Brésil) et dans une moindre mesure d’Inde sur un créneau non OGM et bio. La filière française produit 400 000 tonnes, soit une très faible part de ses besoins[14]. En 2017-2018, les tourteaux de soja représentaient 43 % des utilisations totales de tourteaux grâce à la production de tourteaux de colza (31 %) et de tournesol (22 %). À la même période, la production d’herbe des prairies s’effondrait de 54 % par rapport à 2016-2017 (de 47 % par rapport aux dix années précédentes), mais elle était compensée par la production de céréales (+ 22 %), notamment de blé fourrager et de maïs grain[15] qui accaparent d’autant plus les sols. Avec le dérèglement climatique, ces problèmes risquent fort de s’amplifier.

LA PETITE MAISON DANS LA PRAIRIE ?

Vers une indépendance française ?

En août 2019, Emmanuel Macron appelait à « recréer la souveraineté protéinique de l’Europe » en précisant que « l’Europe doit être capable de produire ses propres protéines, pour elle-même, pour consommer, comme pour les éleveurs ». Néanmoins, selon Cécile Leuba, experte forêts de Greenpeace France, « pour produire les 3,5 millions de tonnes de soja importées chaque année en France, 11 980 km² supplémentaires de terres exploitables seraient nécessaires, soit la quasi-totalité des terres agricoles du Morbihan, des Côtes d’Armor et du Finistère réunies ». Un avis partagé par Sébastien Abis, analyste des marchés agricoles mondiaux[16].

De plus, les qualités nutritionnelles du soja, sa facilité d’importation et sa polyvalence en font un aliment concentré énergétique et protéique difficile à remplacer.

Même si la dépendance de la France au soja s’est réduite par rapport au début des années 2000, son autosuffisance n’est envisageable ni actuellement ni dans un avenir proche. À moins de réduire considérablement et rapidement la consommation d’animaux et de leurs produits (viande, laits et dérivés, œufs). On peut dès lors raisonnablement penser qu’une politique encourageant une transition vers une agriculture végétale (durable) serait la plus efficiente. Encore un sujet de réflexion pour nos brouteur·se·s…

LA MAISON EN FEU

La forêt en Amazonie abrite une espèce sur dix connue sur Terre

L’Amazonie

Une bonne partie du soja est importée du Brésil, premier producteur mondial devant les USA depuis 2019-2020 selon les estimations. Or, la déforestation vise justement à dégager des terres pour les pâturages et la culture du soja (environ 50/50)[17]. C’est elle qui engendre des incendies dramatiques provoqués par les cultures sur brûlis et les départs de feu involontaires.

Cette destruction massive risque de nous entraîner vers le point de non retour qui se situe entre 20 et 25 % de déboisement (contre 17 % actuellement). Ce seuil occasionnerait la destruction inéluctable de la forêt amazonienne. C’est ce que révèle un rapport du groupe indépendant Peterson Institute[18] selon lequel la forêt amazonienne serait proche du « point de bascule irréversible » si rien n’est fait d’ici à 2021.

Outre l’Amazonie, le Gran Chaco, avec ses espèces de bois dur, et la savane arborée du Cerrado sont les territoires les plus ravagés alors qu’ils hébergent une biodiversité aussi riche qu’irremplaçable.

LA MAISON DE LA VÉRITÉ

À qui profite le crime ?

Eh bien, essentiellement aux éleveurs sous forme de tourteaux !

En effet, les protéines végétales sont nécessaires à l’engraissement des animaux. Une vache gagne 500 grammes de plus par jour en consommant du soja par rapport à une congénère nourrie exclusivement à l’herbe[19].

Quel est le pourcentage du soja dans le bol alimentaire des animaux ?

En France, les tourteaux de soja représentent 7 % de la ration alimentaire des animaux d’élevage, toutes espèces confondues. Les vaches en reçoivent quotidiennement 2,5 % dans leur ration de nourriture, les cochons 10 à 20 % et les poulets, principaux consommateurs, 25 %. En outre, 5 % de soja entrent aussi dans la ration des 700 000 tonnes de poissons d’élevage français.

A priori, ces pourcentages semblent peu élevés, mais une vache consomme au moins 40 kg de nourriture par jour… Et si l’UE importe en tourteaux l’équivalent de 30 Mt de graines de soja, c’est parce que 4 milliards de volailles et 360 millions de cochons, moutons, chèvres et bovins, nourris partiellement au soja, sont abattus chaque année.

En plus d’être difficilement remplaçables au niveau nutritionnel, les tourteaux, et plus largement la culture du soja, deviennent un enjeu géopolitique, source de guerres commerciales entre les États-Unis et la Chine qui se tourne de plus en plus vers l’Amérique du Sud tandis que l’UE augmente ses importations de soja produit aux USA.

Le tourteau n’est absolument pas un « déchet » que les animaux « valorisent » comme on l’entend souvent.

La majorité des cultures de soja passent par l’étape de la trituration. Il s’agit d’extraire l’huile et de récupérer les matières sèches qui serviront à faire du tourteau pour la consommation des animaux. La matière sèche représente 80 % de la graine.

Un procédé qui cherche à récupérer l’huile produit un résidu : le tourteau. Le mot « résidu » est ambigu, parce que dans le sens populaire il tend à signifier une quantité petite ou de faible valeur. Bref, quelque chose d’insignifiant. Sauf que dans son acception scientifique le résidu est neutre. C’est juste le reste d’une réaction, d’un procédé d’extraction. En l’occurrence, un résidu n’est pas un « déchet » contrairement à ce que l’on essaie de nous faire croire.

À se demander pourquoi on s’évertue à détruire l’Amazonie pour un déchet !

Il faut savoir aussi que cette matière sèche hyper protéinée est consommable par l’humain sous forme de farine ou de protéines de soja texturées.

Triturer la graine de soja pour en faire du tourteau est donc un choix. On pourrait valoriser ces graines à quasi 100 % pour les humains. Si cette huile était vraiment indispensable, les matières sèches pourraient alors être consommées par les humains ou utilisées à d’autres fins.

Pour rappel, seuls 6 % sont utilisés dans l’alimentation !

Cette huile ne présente quasi aucune rentabilité en comparaison de celle issue de plantes oléagineuses comme le colza ou la drupe du palmier à huile.

Les prix respectifs prouvent que ce tourteau a une valeur marchande considérable.

Le tourteau est au minimum 2 fois plus rentable financièrement que l’huile, qui en est donc le résidu. Sachant que le soja produit 19 % d’huile et 81 % de tourteaux et que l’huile est à 748 dollars la tonne[20] tandis que le tourteau est à 376 dollars la tonne[21] (chiffres mars 2020), on gagne 142 dollars pour l’huile et 304 dollars pour le tourteau par tonne de soja, soit 2,15 fois plus.

LA MAISON DES INTRUS

La filière du soja est valorisée en France

Où se niche le soja des végéta*iens dans l’hyper production mondiale ?

La question du soja dans l’alimentation humaine sera ultérieurement abordée en détail. Mais en bref : le soja importé et le soja conventionnel français sont valorisés à 70 – 80 % en alimentation animale alors que le soja bio français l’est à 70 % pour l’alimentation humaine[22]. Cette production est plutôt rentable puisque, selon la société Soy, 1 kilo de soja produit environ 2 kilos de tofu.

Soy, Tossolia, Sojade, Sojasun ou, Carrefour marque distributeur[23-27] utilisent tous le soja français d’excellente qualité. Quasiment toute « la soy food » fabriquée et vendue en France valorise la production de soja française. Une partie vient aussi de pays limitrophes.

L’okara (pulpe résultant de la fabrication de tofu) est encore valorisable pour l’alimentation humaine[28].

Les restes non comestibles peuvent être exploités dans la production de matériaux durables et écolos[29-30].

LA MAISON DU FUTUR

L'autonomie alimentaire passe par la végétalisation de notre assiette

Que prévoit la France ?

Elle fait croire que sa Stratégie Nationale de Lutte contre la Déforestation Importée (SNDI) adoptée fin 2018 supprimera d’ici 2030 toutes les importations de soja qui contribuent à la déforestation. Mais ses objectifs sont vagues, non chiffrés, sans échéances claires et non dotés d’outils législatifs. En outre, la France est largement déficitaire en légumes secs pour la consommation humaine puisqu’elle en importe 80 %. A quand un décollage de ces aliments riches en protéines pour remplacer la viande ? Cet objectif s’inscrirait pourtant dans le droit fil du rapport 2019 « L’avenir de l’environnement mondial » du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) qui démontre qu’une baisse de la consommation de viande réduirait fortement notre empreinte écologique et climatique. 

Mais c’est à l’UE qu’incombe une nouvelle politique agricole commune. Elle se doit de réduire la production de viande de 80 % d’ici 2050. Car la solution n’est pas de relocaliser le soja en Europe : 70 % des terres agricoles européennes (terres arables et prairies) nourrissent déjà les animaux. Une autre urgence s’impose : la fin des importations de produits destinés à l’alimentation humaine et animale traités avec des pesticides interdits dans l’UE[31].

Autrices : DP & MD

Références

1. Le Raptor et l’Amazonie (ma réponse). Bookin (2019).

2. En Europe, l’élevage industriel « accro » au soja d’Amérique latine. Le Monde (2019).

3. Soybeans. Union of Concerned Scientists (2015).

4. Biodiesel with soybean. United Soybean Board (2018).

5. Étude de filière – Le soja en France. Consultants Naturels.

6. 90 % du bétail français serait élevé aux OGM, sans information du consommateur. France Info (2016).

7. Where does Argentina export Soybean Oil to? The Observatory of Economic Complexity (2017).

8. Where does Brazil export Soya beans to? The Observatory of Economic Complexity (2017).

9. Where does Brazil export Soybean Meal to? The Observatory of Economic Complexity (2017).

10. Where does Argentina export Soybean Meal to? The Observatory of Economic Complexity (2017).

11. Déclaration conjointe UE – États-Unis: les États-Unis sont le principal fournisseur de graines de soja de l’Europe, dont les importations américaines sont en hausse de 121 %. Commission européenne (2019).

12. L’industrie agroalimentaire menacée par l’addiction de l’Europe au soja ? | [Analyse]. Agro Média (2019).

13. Le plan de la filière soja française pour (enfin) réduire sa dépendance aux importations. Usine Nouvelle (2019).

14. Emmanuel Macron veut recréer une souveraineté protéinique de l’Europe. Web Agri (2019).

15. Alimentation animale. Agreste (2019).

16. Pourquoi la France est-elle si dépendante du soja brésilien ? Le Figaro (2019).

17. Grazed and confused? Food Climate Research Network, page 92 (2017).

18. 19-15 The Amazon Is a Carbon Bomb: How Can Brazil and the World Work Together to Avoid Setting It Off? Peterson Institute for International Economics (2019).

19. Omerta sur la viande. Pierre Hinard (2014).

20. Huile de soja Prix Mensuel – Dollars américains par tonne métrique. Index Mundi.

21. Tourteau de soja Prix Mensuel – Dollars américains par tonne métrique. Index Mundi.

22. La filière soja en France. La Fop (2014).

23. Un soja bio, cultivé dans le Sud-Ouest. Soy.

24. Tossolia, une SCOP.

25. La garantie d’un soja 100 % BIO. Sojade.

26. Une marque pionnière et responsable. Sojasun.

27. Spécialité au soja chocolat. Carrefour marque distributeur.

28. Okara : pulpe de soja à cuisiner. Angélique ROUSSEL (2019).

29. Matériaux innovants : matières à sens et à sensations. Up Magazine.

30. Etat de l’art colles vertes et liants biosources. Codifab (2014).

31. L’europe alimente la crise climatique par son addiction au soja. Greenpeace (2019).


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